Interview : Raphaël Enthoven

 

 

Raphaël Enthoven a répondu aux questions des Echos sur les Gilets jaunes. Mais cela nous éclaire aussi sur la vision d'une gestion moderne des organisations.

 

 

 

Quel est le bon niveau d’administration à l’heure des réseaux sociaux ? 

Raphaël Enthoven : Le problème est plus temporel que spatial. La question de savoir où doit se trouver le gouvernement vient après la question de savoir à quel rythme les décisions sont prises. En somme, c’est une banalité : le temps politique est hanté par l’immédiat. Ce qui a pour conséquence de soumettre la décision du souverain à l’humeur de son peuple (Chirac était le champion de cette pantinisation de lui-même, qui calait la « décristallisation » des pensions des anciens combattants coloniaux sur le jour de la sortie du film « Indigènes »)… Comment gouverner à ce rythme-là ? Comment voir plus loin que le bout de son nez quand l’œil est attiré par tout ce qui brille ? Le RIC est à la pointe de cette involution démocratique, qui soumet le gouvernant au temps publicitaire de la popularité, et le prive ainsi de toute possibilité d’action dans le temps. Au temps perdu des réseaux sociaux et de la quête de popularité, la politique exige, à l’inverse, d’opposer le temps retrouvé, c’est-à-dire le temps long. La verticalité viendra ensuite. D'elle-même. 

 

Emmanuel Macron a réagi avec le grand débat… Demande-t-on à un chef de débattre ou de décider ? 

Raphaël Enthoven : Débattre était une décision. Et une façon de répondre à l’accusation de n’être pas entendu. Quand les gens se sentent méprisés, quand ils ont le sentiment d’être regardés d’en haut comme des bêtes curieuses, la moindre des choses est de descendre dans l’arène. Un président qui se retrousse les manches pour affronter des questions difficiles, tout en demandant aux Français leur sentiment sur les alternatives qui se posent à lui ne donne pas de la politique une mauvaise image. Et puis il est trompeur (à mon avis) de croire qu’on débat avant de décider. Dans la vie comme en politique, on décide, et ensuite seulement on délibère… D’ailleurs, les gens ne veulent pas d’un président qui change d’avis. Mais d’un président qui ne redoute pas de les affronter. 

 

Comment un pays peut-il passer de ce qui a paru être de l’optimisme en 2017 à la dépression en 2019 ? Quels ressorts mentaux sont à l’œuvre ? 

Raphaël Enthoven : Les gens qui se réjouissaient de la victoire d’Emmanuel Macron et ceux qui voudraient voir sa tête en haut d’une pique aujourd’hui ne sont pas les mêmes ! Et l’on peut difficilement parler du pays entier, à chaque fois. En revanche, les deux phénomènes (l’émergence d’En marche et le mouvement des « gilets jaunes ») ont en commun d’avoir ubérisé les structures habituelles de la représentation. Aucun des outils datant de l’époque où le pouvoir se partageait en droite et gauche et Internet n’était qu’un épiphénomène ne permet de penser adéquatement la façon dont ces mouvements sont apparus. La mise en réseau d’un enthousiasme lui donne une force qu’aucun parti traditionnel ni aucun organe de presse n’a jamais eu. C’est à ces apparitions fulgurantes qu’il faut être attentif à mon sens, et non aux motifs qu’elles se donnent, et qui varient selon les modes. 

 

Les dirigeants sont-ils condamnés à l’impuissance dans un monde qui se moque des frontières? 

Raphaël Enthoven : Pas plus qu’auparavant. Comme dit Machiavel, à la fin du « Prince » : « Ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j’imagine qu’il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu’elle en laisse à peu près l’autre moitié en notre pouvoir. » En d’autres termes, les dirigeants ne sont pas responsables des malheurs et des infortunes causées par le village global, mais ils sont responsables de ce qu’ils en font. L’impuissance n’est pas l’incapacité d’inverser le cours des choses (qui peut cela ?), mais de baisser les bras. Aucun dirigeant ne peut tout. Mais aucun n’a le droit de renoncer à tout entreprendre. En cela, l’impuissance est d’abord un choix.